Biodiversité et agriculture européenne

Agriculture européenne : quel avenir pour la biodiversité ?

La guerre en Ukraine a profondément bousculé l’agenda politique de l’Union Européenne. De nombreuses voix s’élèvent en France, notamment chez les organisations professionnelles et les pouvoirs publics, afin de réclamer un allègement des « contraintes » environnementales et ainsi lutter contre le risque de crise alimentaire mondiale. Si le risque de pénurie alimentaire, voire de famine à échelle mondiale, est bien réel, la levée des mesures environnementales n’est pas la réponse adéquate à la crise.
Drapeau Européen
© Ralphs_Fotos / Pixabays
25 avril 2022
Début 2020 l'Union Européenne présentait le Pacte Vert, un ensemble de mesures visant à amener l'ensemble de l'Union Européenne à la neutralité carbone d'ici à 2050. Ce pacte, contenait notamment un volet dédié à l'agriculture et l'alimentation durables (la stratégie "de la fourche à la fourchette") ainsi qu'une stratégie dédiée à la sauvegarde de la biodiversité. L'année 2022 marquait également le début d'un nouveau cycle de la Politique Agricole Commune (PAC 2023-2027), censé tenir compte des orientations du nouveau Pacte Vert mis en place par l'Union Européenne. 

Mais la guerre en Ukraine est venue bousculer cette révision de la politique d'agriculture et d'alimentation européenne, et a conduit à la remise en question de plusieurs avancées environnementales cruciales, décryptage…

Guerre en Ukraine et souveraineté alimentaire européenne :

Après le déclenchement de la guerre fin février 2022, le ministre de l’Agriculture Julien de Normandie avait rapidement appelé à tenir alignés les objectifs de changement de modèle agricole, notamment prônés par la stratégie « de la fourche à la fourchette » européenne (F2F), avec ceux de la souveraineté alimentaire. [1]

Cette déclaration faisait notamment suite à l’appel d’organisations professionnelles visant à faire barrage à la logique de « décroissance » prônée par la stratégie F2F en renonçant notamment à l’obligation de dédier 4% des surfaces agricoles à des zones non productives. L’abandon de cette mesure permettrait, selon eux, de contrer le déficit de souveraineté alimentaire français et européen.

Ce raisonnement, en apparence plutôt logique, repose sur certaines idées reçues.

La stratégie européenne « F2F » synonyme de la décroissance agricole ? 

Cet argument s’appuie sur une analyse tronquée des implications de cette politique. Si le texte européen vise bien une réduction de l’utilisation de pesticides et d’engrais de synthèse, il tient compte de la mise en place de multiples pratiques agroécologiques qui permettraient de limiter la baisse des rendements (développement d’infrastructures agroécologiques, diversification des cultures…).  

Par ailleurs, comme le rappelle une étude de l'IDDRI, ce changement de modèle s’appuie également sur des changements de comportements (adoption de régimes alimentaires moins carnés, réduction du gaspillage alimentaire…) permettant de sortir de la logique productiviste actuelle qui menace les ressources naturelles et la biodiversité et donc, in fine, la viabilité à long terme de notre système agricole.  [2]

Un déficit de souveraineté alimentaire en France et en Europe ? 

En 2021, un peu plus de la moitié des céréales produites en France (blé tendre, maïs, orge…) se destinaient au marché français. Parmi elles, moins d’un tiers étaient directement utilisées pour l’alimentation humaine (meunerie, semoulerie…) alors que les deux tiers restants se destinaient principalement à l’alimentation animale (près de 50%) et la production de biocarburants (10%). A l’échelle de l’Union Européenne, la part des céréales consommées pour l’alimentation animale atteint les deux tiers de la production totale des Etats membres. [3] [4]

Dès lors, comment parler de déficit de souveraineté alimentaire, quand la majeure partie des aliments produits sur le sol européen ne se destine, non pas directement à l’alimentation des populations, mais bien à celle des animaux des systèmes les plus intensifs. C’est ce que souligne un collectif de scientifiques et de spécialistes dans une tribune parue le 31 mars dernier dans le journal le Monde

La mise en culture des zones non productives pour produire plus ?

L’IDDRI rappelait dans une récente analyse que sur les surfaces non productives existant aujourd’hui sur les exploitations européennes (8.5 Mha au total), seule une partie pourrait être mise en culture (moins de 6 Mha), et ce avec des rendements très peu importants. L’article rappelle d’ailleurs que les rendements européens plafonnent depuis plusieurs années, non pas du fait des réglementations environnementales mais plutôt du fait des perturbations climatiques, de la baisse des services écosystémiques et de la dégradation des sols. 

Ces zones non cultivées et dédiées à la biodiversité, à la base de nombreux services écosystémiques, sont pourtant les clés de la résilience de nos systèmes agricoles. Une méta-étude de l’INRAE, publiée en fin d’année 2021, montrait à ce sujet que la biodiversité agricole renforce la résilience des systèmes agricoles et contribue tout autant aux rendements des cultures que les pratiques culturales.

Malgré cela, les 27 États membres de l’Union Européenne ont finalement décidé d’une dérogation fin mars, permettant de mettre en culture ces terres pour la récolte 2022. 

Impacts de la guerre en Ukraine sur les marchés agricoles :

Si la réponse proposée à la crise ukrainienne n’est selon Noé pas pertinente, il ne faut pas minimiser l’impact qu’a le confit ukrainien sur les marchés européens et français.
L’Ukraine est aujourd’hui le 5ème exportateur de blé mondial (4,61 milliards de dollars) juste derrière la France. Son blé se destine principalement à des marchés internationaux (Egypte, Indonésie, Bengladesh…). Elle est également largement exportatrice de maïs, d’orge et de sorgho, cette fois-ci principalement à destination de l’Union Européenne. Plusieurs pays Européens en sont dépendants, notamment pour l’alimentation animale, et craignent donc des pénuries. [5] [6]

La Russie, quant à elle, fournit 40% de l’approvisionnement en gaz de l’Union Européenne et 25% des engrais azotés des 27 États membres. En raison de la crise et des sanctions, les cours de ces deux produits se sont envolés et des hausses historiques ont été constatées sur le marché (+33% entre octobre et mars 2022). Ces hausses devraient fortement affecter le prix des matières premières, puisque les rendements européens reposent en partie sur l’usage d’engrais azotés, dont le prix est très dépendant du gaz. [7] [8]

La guerre en Ukraine et les sanctions mises en œuvre contre la Russie impactent donc à la fois le marché de l'alimentation animale, dont certains types d'élevage sont très dépendants (notamment les systèmes intensifs) et celui des engrais de synthèse, et entraînent des hausses des coûts généralisées sur les matières premières agricoles.  

La politique agricole commune et le plan stratégique national français :

La survenue de la crise ukrainienne coïncide avec l’actuelle révision de la Politique Agricole Commune 2022-2027. Chaque État membre de l’Union Européenne devait présenter fin 2021 un Plan Stratégique National (PSN), résumant la mise en œuvre concrète de la PAC dans sa politique nationale, à la Commission Européenne.
 
Le 31 mars dernier, la Commission a adressé une lettre aux ministères de l’agriculture des différents pays membres afin de faire des retours sur leurs PSN respectifs, en les enjoignant à certaines modifications notamment pour tenir compte de l’impact du conflit ukrainien pour renforcer la résilience de l’agriculture européenne, en réduisant notamment sa dépendance aux engrais de synthèse.

Cette lettre de 31 pages souligne le manque d’ambition environnementale du plan français et souligne plusieurs lacunes qui ne permettraient que d’accompagner partiellement la transition agroécologique de l’agriculture française. Parmi celles-ci, plusieurs concernent la biodiversité et le maintien des services écosystémiques :

  •  L’absence d’objectif national concernant les éléments favorables à la biodiversité (infrastructures agroécologiques, éléments paysagers…), sachant que la France est un des pays ayant déjà la plus faible densité d’éléments paysagers de l’Union Européenne ;

  • La suppression de l’obligation de rotation, en la remplaçant par une notion de diversification des cultures à l’échelle du territoire ;

  • L’obligation de couverture hivernale des sols aux seules cultures arables situées en zones vulnérables aux nitrates, et non à l’ensemble des terres et cultures permanentes ;

  •  L’inclusion de la Haute Valeur Environnementale (HVE) dans le dispositif des éco-régimes, au même niveau que l’agriculture biologique, alors que son cahier des charges est actuellement moins contraignant. [9]

    Sur ce dernier point, Noé poursuit ses travaux dans le cadre de la révision de cette certification au sein de la Commission Nationale de la Certification Environnementale (CNCE) afin de défendre l’inclusion de critères plus ambitieux pour la biodiversité.


Positions de Noé face aux différentes remises en cause de la place de la biodiversité dans la stratégie agricole européenne et française :


Noé souhaite que la biodiversité garde toute sa place dans les stratégies agricoles européenne et française, et que les orientations qui leur sont données ne négligent ni la biodiversité ni les services écosystémiques qu’elle rend, tant ils sont la clé de voûte de notre système alimentaire et de sa résilience. Pour cela, Noé défend que :

  •  La part des surfaces non productives imposées par la PAC doit être maintenue, voire étendue, afin de préserver la biodiversité des milieux agricoles et les services écosystémiques rendus. Loin d’être une simple contrainte réglementaire, cette exigence de la Politique Agricole Commune permet de créer des zones de refuges et de régénération pour la biodiversité des milieux agricoles ;

  •  A l’heure où la consommation de produits d’origine animale est appelée à baisser pour atteindre à la fois des objectifs de réduction d’empreinte carbone et de santé publique, il est urgent de questionner notre modèle d’alimentation pour faire face aux crises à venir et qui impacteront le commerce mondial, qu’il s’agisse de conflits armés ou bien de chocs climatiques. Les élevages les plus autosuffisants, notamment les systèmes reposant sur le pâturage, doivent être préservés en priorité et une part plus importantes des terres doit être dédiée à la production de cultures à destination de l’alimentation humaine ;  

  • Le PSN français doit être revu afin de répondre aux lacunes soulignées par la Commission Européenne, notamment sur les pratiques qui favorisent la biodiversité des milieux agricoles (couvertures des sols, rotation et diversification des cultures…) tout en incitant fortement au développement d’éléments paysagers favorables à la biodiversité sur les exploitations agricoles françaises pour rattraper le retard constaté par rapport aux autres États membres ;

Le conflit ukrainien ne doit pas servir de prétexte à la levée des mesures réglementaires favorables à la biodiversité et à la transition agroécologique, et mener l’agriculture européenne dans une fuite en avant délétère pour sa propre résilience face aux futurs chocs à venir.


Pour aller plus loin :







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