"On a besoin du vivant, de ce qu'il nous apporte au quotidien".
© Michael Nolan / Robert Harding Picture Library / Biosphoto et © Cédric Join / Biosphoto

interview croisée de Marika Dumeunier 
et Nicolas Drunet

A l'occasion des 20 ans de Noé, nous avons souhaité rencontrer Marika Dumeunier, Directrice du Pôle National et Nicolas Drunet, Directeur du Pôle International de Noé. Quel regard portent-ils aujourd'hui sur la biodiversité et le combat qu'incarnent leurs pôles respectifs ? Quels sont les enjeux de la protection de la biodiversité, et plus largement de la conservation de nos jours ? Quels sont les grands projets qui les mobilisent avec leurs équipes et qui portent Noé ? Autant de questions et de réponses que vous pourrez découvrir grâce à leur interview croisée ci-dessous.
Marika Dumeunier, Directrice du Pôle National & Nicolas Drunet, Directeur du Pôle International de Noé
12 juillet 2021
Vous êtes tous deux respectivement Directrice du Pôle National et Directeur du Pôle International de Noé. Pourriez-vous nous présenter les principales missions de vos pôles ? 

Marika : 
Le Pôle National de Noé s’est fixé pour mission la protection de la biodiversité ordinaire, c’est-à-dire l’ensemble du vivant qui nous entoure, au quotidien.

Notre périmètre d’action est systémique : nous visons la restauration d’écosystèmes fonctionnels, le changement de pratiques pour réduire les pressions sur la biodiversité, la reconnexion entre les humains et la nature et le soutien à la production de connaissance.

Notre but est d'embarquer toutes les parties prenantes de la société, les citoyens, les entreprises, les collectivités, les pouvoirs publics pour protéger tous ensemble la biodiversité.

Nicolas : 
Le Pôle International s’efforce d’apporter sa contribution à la protection et à la valorisation durable de la biodiversité à l’international dans des zones d’intervention où les pressions sont nombreuses (industries extractives, faiblesse du cadre légal, pression démographique). L’objectif étant de montrer que protection et développement économique, sous certaines conditions, ne sont pas antinomiques.

Le Pôle International intervient de quatre manières différentes mais complémentaires. Nous œuvrons à la protection d'aires protégées, qui ne sont pas forcément érigées en Parcs Nationaux. Cela peut par exemple être des aires protégées décentralisées (classe VI selon la catégorisation de l’IUCN), généralement sous la gestion de communautés qui habitent sur ces terres. Nous développons des filières pro-biodiversité en périphérie et/ou au sein d’aires protégées (Parcs Nationaux, Aires protégées communautaires) afin de générer des revenus pour les habitants de ces zones, mais également afin d’engager le secteur privé, acheteur des produits issus de ces filières, à signer des accords de conservation permettant de générer des revenus additionnels utiles aux aires protégées. Nous menons aussi des programmes spécifiques de conservation d’espèces clés et accompagnons le développement des capacités des organisations de la société civile (OSC) dans les pays où Noé intervient.

© Noé


De nombreux rapports scientifiques font état d’un effondrement de la biodiversité à l’échelle planétaire, on dit même que nous sommes en train de vivre la 6ème extinction de masse. Quels regards portez-vous sur la biodiversité aujourd’hui ? Êtes-vous optimistes pour l’avenir ? 

Marika : 
La biodiversité est en effet en train de s’éroder à un rythme sans précédent, de 100 à 1000 fois plus rapidement que cela devrait être. Nous vivons une réelle extinction de masse, c'est assez vertigineux ! C'est vertigineux car la survie de l'humanité dépend de la biodiversité ! Nous avons besoin d'air pour respirer, d'eau pour nous hydrater, de nourriture pour nous alimenter... 

Toutefois, je suis persuadée qu’il y aura un sursaut quand on prendra pleinement conscience de nos liens vitaux avec la biodiversité, et on se réveillera pour la préserver. Mais il faut faire vite, il y a un vrai enjeu à accélérer la prise de conscience des différents acteurs de la société, des politiques, de l'économie et des citoyens.

Nicolas :
Je ne peux que partager le constat de ma collègue Marika. On a besoin du vivant, de ce qu'il nous apporte au quotidien. On a beau être de plus en plus citadins, on ne dépend pas moins, directement ou indirectement, de ce que les écosystèmes nous apportent.

Les populations des pays où nous intervenons, dépendent eux complètement des conditions du milieu pour leur existence et donc de la capacité des écosystèmes à pouvoir continuer à fournir des services (eau, alimentation, santé, air) dans le futur. 

Il est difficile d’être optimiste aujourd’hui mais nous n’avons pas le choix que de faire le maximum pour sauver ce qui peut l’être, reconnecter les hommes à leur environnement et, au-delà des services apportés, s’inspirer des connexions entre les différents êtres vivants pour notre bien à tous.

© Martin Harvey / Biosphoto


Quels sont pour vous, les principaux enjeux en termes de conservation de la biodiversité ? Sont-ils différents en France et à l’international ? 

Marika : 
Selon moi, l'enjeu est autant dans la conservation d’espaces naturels que dans le changement de nos manières de vivre, de consommer et de produire qui font peser des pressions sans précédent sur la biodiversité : pollution, exploitation des sols, exploitation des matières premières et des matières vivantes, changement climatique.

Nicolas :
Les enjeux de développement et d’amélioration des conditions de vie dans les pays où Noé intervient sont très importants, avec une dynamique de développement actuel qui s’inspire du modèle que “les pays du Nord” ont promu au cours de deux derniers siècles. A savoir un modèle extractiviste, très consumériste, de plus en plus libéralisé et donc de moins en moins contraignant, avec des conséquences importantes sur l’environnement et sur le tissu social local. 

Ces investissements extractivistes continuent par ailleurs à nourrir notre modèle. Ceci n’est pas sans conséquence sur les aires protégées qui sont souvent confrontées à des arbitrages en leur défaveur au profit d’investissements extractivistes qui font peser des risques sur leur futur (à titre d’exemple, 50% des aires protégées sont à risque d’exploitation pétrolière ou gazière en Afrique Centrale1).
 
Conserver des aires protégées est donc primordial tout en démontrant que celles-ci génèrent des impacts socio-économiques positifs pour celles et ceux qui les y habitent. C’est pourquoi il importe de trouver des mécanismes innovants, qui permettent de sécuriser les aires protégées existantes et d’en créer de nouvelles en s’inspirant de démarches renforçant la décentralisation des aires protégées avec une implication accrue, responsabilisante des populations locales. Ces dernières doivent pouvoir gérer leurs ressources d’une façon durable et avoir les outils et les moyens pour le faire, avec des retombées économiques importantes, localisées et durables. 

Mais dans la continuité de mon propos et de celui de Marika, au-delà de la sécurisation des aires protégées et des espèces végétales / animales qui s’y épanouissent, il importe de changer drastiquement, en particulier au sein des populations les plus aisées de la planète2 nos modes de consommation qui ont une empreinte environnementale et climatique beaucoup trop importante et non durable.

Préserver la biodiversité viendra de notre changement de modèle et permettra in fine d’éviter d’avoir des îlots de biodiversité préservés au milieu d’un chaos déshumanisé. 


Noé est une association qui s'est développée rapidement ces dernières années. Quels sont vos grands projets actuellement ?

Marika
Au Pôle National, on mène des projets couvrant l’ensemble des milieux (naturels, urbains, agricoles).

L'un de nos objectifs importants est d'accélérer la transition agroécologique. La biodiversité agricole est fortement sous pression, en France comme ailleurs, or elle est essentielle à nos vies. Nous aidons l'ensemble des filières agro-alimentaires (agriculteurs, coopératives agricoles, transformation et distribution) à accélérer cette transition indispensable.

Egalement, nous sommes engagés depuis de nombreuses années, pour la protection des insectes pollinisateurs sauvages. Ils sont nombreux et très différents : les abeilles, les papillons, les guêpes, les mouches, etc. Environ 5000 espèces d'insectes assurent ce rôle capital de pollinisation des fruits et des légumes que nous consommons. Notre travail est de les protéger en leur fournissant des habitats naturels qui les préservent.

Enfin, nous développons avec dynamisme nos programmes de sciences participatives, qui étaient déjà actifs lorsque Noé a commencé à exister il y a 20 ans. Par ces programmes, nous espérons sensibiliser le grand public à la biodiversité qui l'entoure. En le mobilisant, nous pouvons aussi collecter de la donnée sur la biodiversité, qui viennent nourrir la recherche scientifique et améliorer les connaissances.

L'une de nos actualités majeures en la matière actuellement, c'est le projet Lépinoc qui a fortement mobilisé les équipes. Il s'agit de développer d'un protocole de sciences participatives permettant d'améliorer la connaissance des papillons de nuit, grands inconnus de la biodiversité.

© Michael Lustbader / Photo Researchers / Biosphoto


Nicolas :
Le Pôle International intervient sur plusieurs zones géographiques actuellement. 

L'un de nos projets est de restaurer des espaces clés et des espèces endémiques, soumis à des pressions anthropiques, en Nouvelle-Calédonie pour les futures générations.

Nous travaillons aussi activement avec notre mission Filières pro-biodiversité sur des chaînes de valeur à haute valeur ajouté au sein d’aires protégées communautaires ou en périphérie de parcs nationaux au Ghana et au Cameroun, afin d’apporter des emplois durables et des revenus améliorés pour les populations de ces zones. Au Ghana également, nous accompagnons et structurons des aires protégées sous gestion communautaire afin de donner les moyens aux populations de gérer leur territoire et les espèces qui l’habitent.

Enfin, plus près de nous en Europe, nous intervenons pour renforcer la gouvernance partagée de l’écosystème du Lac Skadar, situé à cheval sur le Monténégro et l’Albanie. L'enjeu est  de sécuriser l’habitat d’une espèce parapluie pour cette région : le Pélican Frisé.  

Noé célèbre son vingtième anniversaire cette année. Que pourriez-vous souhaiter à l’association pour sa troisième décennie ?

Marika
Toujours autant d’énergie pour protéger la biodiversité et embarquer tous les acteurs à la protéger également avec Noé !

Nicolas :
J'espère que Noé pourra continuer à enrichir ses alliances avec d’autres acteurs, notamment avec le secteur privé, et pourra ainsi contribuer à faire émerger des acteurs d’OSC du Sud qui continueront notre combat.

Souhaitons-nous aussi de participer à la mise en place d'initiatives favorisant un développement plus résilient et moins déstructurant socialement et de voir émerger de plus en plus des arbitrages politique pro-biodiversité au niveau de nos pays d’intervention.

Merci à Marika et Nicolas pour leur participation à cette interview, et belle continuation à Noé !  

Références :
2 Lire à ce sujet le livre d'Hervé Kempf, Comment les riches détruisent la planète


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