Retour aux actualités

Lutter contre le frelon asiatique, mais pas au dépend des autres insectes !

03 novembre 2020

Alors que le frelon asiatique exerce une pression importante sur les ruchers français, des méthodes de lutte ont été développées contre cette espèce invasive. Parmi ces méthodes, il existe des systèmes de piégeages à base de solutions attractives pour les frelons asiatiques. Cependant, la sélectivité de ces pièges semble faible, et fait courir le risque de nuire fortement à des insectes non-cibles. Dans cet article, Noé vous en dit un peu plus en s’appuyant sur la récente étude d’une équipe de chercheurs italiens !

 

Le frelon asiatique, Vespa velutina, est une espèce invasive avec un fort impact sur l’abeille domestique mais aussi potentiellement sur les autres insectes. Observé en France depuis 2004, il a continué sa progression en Europe et est présent notamment en Italie, en Allemagne, en Suisse, aux Pays-Bas, au Royaume-Uni, ainsi qu’en Espagne et au Portugal. Il représente une forte pression sur les ruchers, générant une augmentation importante des mortalités ou l’affaiblissement des colonies.

Une alimentation qui varie selon les milieux

En 2010, l’Union Nationale pour l’Apiculture Française annonçait par exemple une mortalité ou un affaiblissement de 30% des colonies d’abeilles en Gironde à cause de l’action du frelon asiatique. Cet impact peut varier d’une région à une autre et selon les années, mais demeure important.

De plus, le frelon asiatique se nourrit d’autres insectes, avec une variabilité selon les milieux. Ainsi, les résultats d’une équipe de chercheurs français ont pu montrer qu’en milieu urbain, les abeilles domestiques et les autres abeilles de la famille des Apidés représentent 66% des proies du frelon asiatique, les Diptères (ex : mouches) 17%. En milieu agricole, les abeilles domestiques et autres Apidés représentent 33% des proies et les Diptères 34%. Enfin, en milieu forestier 33% des proies sont des abeilles domestiques ou des Apidés et 32% sont des Diptères[1].

Lutter contre le frelon asiatique, oui, mais comment ?

Face à la pression exercée par le frelon asiatique sur les ruchers, différentes méthodes de lutte ont pu être testées et mises en place. Certaines sont non-létales et incluent par exemple la pose d’un grillage d’une maille suffisamment fine pour empêcher ou gêner les frelons asiatiques dans leurs attaques à l’entrée de la ruche, avec de premiers résultats encourageants issus d’approche par modélisation informatique (modélisation dite mécaniste et reposant sur le modèle BEEHAVE qui permet de simuler la dynamique des colonies d’abeilles). Grâce à cette méthode, la survie des colonies stressées par la présence du frelon asiatique pourrait augmenter de 51%[2].

 

Apidologie - Grille de protection contre les frelons asiatiques. Test de griffe de protection contre les frelons asiatiques par l'apicultrice Lucie Hotier.

D’autres méthodes sont létales, et incluent notamment de nombreux systèmes de piégeage. Ceux-ci reposent par exemple sur l’utilisation d’un piège qui attire les frelons asiatiques avec une solution sucrée spécialement conçue ou de la bière.

Un problème majeur avec ces pièges létaux est leur manque de sélectivité. En effet, de nombreux insectes autres que le frelon asiatique peut être attirés par la solution attractive. Cependant, les études dans la littérature scientifique sont encore rares à ce sujet.

 

Installations de pièges non-sélectifs contre Frelons asiatiques près de ruches ; INRA de Bordeaux.

Les pièges non-sélectifs : vraiment efficaces contre les frelons asiatiques ?

 

C’est sur la base de ce constat qu’une équipe de chercheurs italiens a cherché à étudier deux solutions attractives (bière et une solution commercialisée) et deux systèmes de piégeages commercialisés pour tester leur niveau de sélectivité. Ils ont pu montrer qu’en concordance avec les précédentes études, ces méthodes de piégeages par attraction des frelons sont très peu sélectives[3]. En effet, la majorité des insectes piégés et donc tués ne sont pas des frelons asiatiques mais d’autres insectes. Ainsi, au mieux, seulement 3,7% des insectes capturés au printemps étaient des frelons asiatiques, et cette valeur passait à 1,4% en automne. Au total, les frelons asiatiques ne représentaient que 1% des insectes tués, soient 213 individus à l’aide des 12 pièges utilisés pendant deux périodes de captures. La majorité des insectes tués était composée de Diptères (48% du total des insectes tués) et les fourmis (46,4%).

Diptères et fourmis : premières victimes collatérales des pièges anti-frelons asiatiques

 

Diptères et fourmis ont souvent un rôle essentiel dans le fonctionnement des écosystèmes. Ainsi, les Diptères sont des insectes très diversifiés et avec des rôles selon les espèces qui peuvent aller de la pollinisation de fleurs, à la prédation, ou encore à la décomposition de la matière organique[4],[5]. Les fourmis, quant à elles, jouent le rôle d’ingénieurs des écosystèmes en influençant les propriétés des sols ainsi que les communautés de micro-organismes et d’invertébrés vivant dans le sol. De manière plus générale, elles ont un impact important sur les autres organismes et notamment les organismes herbivores, les prédateurs, les décomposeurs ou encore les pollinisateurs, avec des effets en cascade ou direct (ex : espèces de fourmis moissonneuses comme celles du genre Messor) sur les communautés végétales[6].

Ainsi, il est nécessaire que des progrès soient faits dans la sélectivité de ces pièges ou que d’autres alternatives soient développées et utilisées afin de limiter l’impact de la lutte contre le frelon asiatique sur les autres insectes. Alors que le déclin des insectes fait de plus en plus consensus dans la communauté scientifique, que la compétition entre abeille domestique et pollinisateurs sauvages est de plus en plus reconnue[7], la lutte contre les espèces invasives ne doit pas se faire au détriment des autres espèces d’insectes. D’autant plus que des convergences sont possibles entre les actions des personnes engagées dans la protection de la nature et des apiculteurs, incluant la restauration partout en France d’habitats diversifiés floristiquement ainsi que la lutte contre les effets néfastes de produits phytopharmaceutiques.

 

Une question, une remarque sur les pollinisateurs sauvages ? Contactez Jérémie Goulnik :

jgoulnik@noe.org

 

[1] Daniela Laurino et al., « Vespa Velutina: An Alien Driver of Honey Bee Colony Losses », Diversity 12, no 1 (20 décembre 2019): 5, https://doi.org/10.3390/d12010005.

[2] Fabrice Requier et al., « A Biodiversity-Friendly Method to Mitigate the Invasive Asian Hornet’s Impact on European Honey Bees », Journal of Pest Science 93, no 1 (janvier 2020): 1‑9, https://doi.org/10.1007/s10340-019-01159-9.

[3] Simone Lioy et al., « Effectiveness and Selectiveness of Traps and Baits for Catching the Invasive Hornet Vespa Velutina », Insects 11, no 10 (16 octobre 2020): 706, https://doi.org/10.3390/insects11100706.

[4] David W Innouye et al., « Flies and Flowers III: Ecology of Foraging and Pollination », Journal of Pollination Ecology 16 (2015), https://doi.org/10.26786/1920-7603(2015)15.

[5] Lucas E. Castelli, Raquel M. Gleiser, et Moira Battán‐Horenstein, « Role of Saprophagous Fly Biodiversity in Ecological Processes and Urban Ecosystem Services », Ecological Entomology 45, no 3 (juin 2020): 718‑26, https://doi.org/10.1111/een.12849.

[6] B. D. Wills et D. A. Landis, « The Role of Ants in North Temperate Grasslands: A Review », Oecologia 186, no 2 (février 2018): 323‑38, https://doi.org/10.1007/s00442-017-4007-0.

[7] Lise Ropars et al., « Wild Pollinator Activity Negatively Related to Honey Bee Colony Densities in Urban Context », éd. par Wolfgang Blenau, PLOS ONE 14, no 9 (12 septembre 2019): e0222316, https://doi.org/10.1371/journal.pone.0222316.