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Abeilles sauvages et abeille domestique : des différences à ne pas négliger

01 octobre 2020

L’abeille domestique comme sentinelle de l’environnement ? Ce concept semble connaître une certaine notoriété ! Mais qu’en est-il vraiment ? L’abeille domestique est-elle comparable aux abeilles sauvages ? Subit-elle les mêmes pressions ? Et plus indirectement, agir en sa faveur, est-ce agir également pour les abeilles sauvages ? Nous allons tenter d’y répondre !

Abeille domestique et surmortalité

 

La surmortalité de l’abeille domestique a été fortement médiatisée, notamment en lien avec le syndrome d’effondrement des colonies.

L’abeille domestique est effectivement soumise à de nombreuses pressions environnementales en commun avec de nombreuses abeilles sauvages, qui peuvent être par exemple un manque de ressources (ex : disponibilité en pollen et en nectar) associée notamment à l’intensification de l’agriculture, une pollution (ex : application d’insecticides dans un champ cultivé, avec de possibles pollutions sur le long terme comme dans le cas des néonicotinoïdes[1]), les changements climatiques ou encore l’introduction d’une espèce invasive (par exemple, le frelon asiatique). De plus, la mortalité au sein des ruchers, qui atteint en Europe en une moyenne de 14,5% pour la période 2018-2019[2], est également liée aux pratiques apicoles (ex : traitements acaricides contre le varroa, nourrissement) et au niveau d’expérience des apiculteurs qui influencent directement l’état de santé des colonies[3].

A la différence de la plupart des espèces d’abeilles sauvages, les populations gérées d’abeille domestique sont bien suivies par les gouvernements et les apiculteurs. Il en résulte qu’en plus d’être considérée culturellement comme un emblème des pollinisateurs, l’abeille domestique pourrait éventuellement servir d’espèce indicatrice dans le domaine de la conservation. Ainsi, l’on pourrait évaluer les pressions subies par les abeilles sauvages ainsi que les zones où des actions de conservation sont prioritaires en évaluant les pressions subies par la seule abeille domestique.

 

Cependant, cette utilisation de l’abeille domestique comme moyen de détection des zones de déclin des abeilles sauvages pourrait avoir une utilité limitée.

 Et pour cause : en comparant le nombre d’espèces d’abeilles considérées comme menacées au sein des listes rouges de différents pays Européens, et le niveau de mortalité des colonies d’abeilles domestiques dans ces mêmes pays, des chercheurs ont montré une absence de corrélation entre ces deux tendances[4]. Il en résulte que l’état des populations de l’abeille domestique n’est pas une bonne approximation du niveau de déclin des abeilles sauvages.

Alors, comment expliquer cette absence de relation ? 

Une histoire de traits : L’abeille domestique, une espèce… parmi 2000 !

 

L’abeille domestique correspond en Europe à une espèce d’abeilles : Apis mellifera. Elle appartient aux Antophila (les abeilles au sens large) qui comporte plus de 900 espèces en France, et environ 2000 en Europe. Mais au-delà des abeilles, l’abeille domestique est une espèce de pollinisateurs parmi les milliers d’espèces de pollinisateurs répartis en plusieurs ordres (les principaux étant les Hyménoptères qui incluent les « guêpes » et les abeilles, les Lépidoptères, les Diptères et les Coléoptères)[5].

 

Cependant, au-delà du concept d’espèce, les caractéristiques (ou traits) de l’abeille domestique peuvent expliquer l’absence de relation précédemment évoquée. En plus d’être une espèce parmi tant d’autres, l’abeille domestique a une combinaison de caractéristiques qui lui est propre, et qui influe fortement sur sa réponse aux pressions environnementales[6].

 

Ainsi, l’abeille domestique est notamment une espèce :

  • Sociale : elle vit en colonie alors que la grande majorité des abeilles sauvages sont solitaires, bien qu’il existe des espèces sociales chez les abeilles (ex : bourdons, certaines espèces d’Halictidae). Cette caractéristique influence probablement son niveau d’exposition aux pesticides, qui pourrait être tamponnée par la vie sociale

 

  • Généraliste : elle est capable de collecter du pollen et du nectar sur un large éventail d’espèces de plantes. Cela les rend moins vulnérable par rapport à des espèces spécialistes, qui dépendent d’une espèce de plantes ou d’un ensemble d’espèces appartenant au même genre ou à la même famille botanique

 

  • Et surtout domestique : Elle vit dans une ruche (à l’exception des rares colonies sauvages qui subsistent en France[7] à la différence des autres abeilles qui doivent disposer de sites de nidifications. De plus, les pratiques apicoles influencent fortement (en bien ou en mal, par exemple le niveau d’expériences de l’apiculteur) l’état de santé des colonies : elles peuvent être traitées contre les maladies et les organismes nuisibles comme l’acarien Varroa destructor; elles peuvent être nourries pour stimuler la ponte ou assurer un apport calorique même en période de disette. Ces pratiques apicoles limitent donc la similarité des réponses entre l’abeille domestique et les abeilles sauvages.

 

Abeilles domestiques… Abeilles sauvages : nos recommandations pour mieux les connaître et les protéger

 

Malgré des pressions environnementales communes entre elles, il est nécessaire de ne pas considérer l’abeille domestique comme représentative des autres abeilles sauvages.

 

Cette distinction est essentielle, et doit s’opérer tant dans les champs de la recherche que de la conservation. Nos recommandations sont donc les suivantes :

 

  • Les abeilles sauvages doivent continuer à être étudiés et suivies afin de mieux évaluer leur niveau de menace et leurs besoins spécifiques. L’état de leurs populations est aujourd’hui très mal évalué, bien qu’étant un enjeu de conservation important[8]: il n’existe toujours pas de liste rouge nationale française pour les abeilles sauvages.

 

  • Les mesures de conservation doivent prendre en compte la diversité des abeilles sauvages ainsi que leurs besoins spécifiques pour adapter leurs mesures et actions. Cela implique notamment de prendre conscience que la plupart des abeilles sauvages nichent dans le sol (elles sont dites terricoles et représentent environ 75% des espèces[9]) : elles ont donc besoin de larges surfaces de sol non imperméabilisés par du béton ou un tassement trop important.

 

  • Il est également nécessaire de maximiser la diversité des plantes lors de la création ou de la restauration de milieu, en introduisant des espèces à floraison étalée dans le temps, et présentant une grande diversité de caractéristiques florales avec un effet potentiellement positif sur le nombre d’interactions entre plantes et pollinisateurs[10].

 

 

Des questions, des remarques sur les pollinisateurs sauvages ?

Contactez-nous !  jgoulnik@noe.org

[1] Fabrice Requier et al., « The Conservation of Native Honey Bees Is Crucial », Trends in Ecology & Evolution 34, no 9 (septembre 2019): 789‑98, https://doi.org/10.1016/j.tree.2019.04.008.

[2] P. Westrich, « Habitat requirements of central European bees and the problems of partial habitats », Linnean Society Symposium Series 18 (1996): 1‑16.

[3] Jérémie Goulnik et al., « Floral Trait Functional Diversity Is Related to Soil Characteristics and Positively Influences Pollination Function in Semi-Natural Grasslands », Agriculture, Ecosystems & Environment 301 (octobre 2020): 107033, https://doi.org/10.1016/j.agee.2020.107033.

[4] S. Gadoum et J.-M. Roux-Fouillet, « Plan national d’actions « France Terre de pollini- sateurs » pour la préservation des abeilles et des insectes pollinisateurs sauvages » (Office Pour les Insectes et leur Environnement – Ministère de l’Écologie, du Développement Durable et de l’Énergie, 2016).

[5] Wood et al., « Managed Honey Bees as a Radar for Wild Bee Decline? »

[6] Fabrice Requier et al., « Contribution of European Forests to Safeguard Wild Honeybee Populations », Conservation Letters 13, no 2 (mars 2020), https://doi.org/10.1111/conl.12693.

[7] T. J. Wood et al., « Managed Honey Bees as a Radar for Wild Bee Decline? », Apidologie, 17 juillet 2020, https://doi.org/10.1007/s13592-020-00788-9.

[8] Dimitry Wintermantel et al., « Neonicotinoid-Induced Mortality Risk for Bees Foraging on Oilseed Rape Nectar Persists despite EU Moratorium », Science of The Total Environment 704 (février 2020): 135400, https://doi.org/10.1016/j.scitotenv.2019.135400.

[9] Alison Gray et al., « Honey Bee Colony Winter Loss Rates for 35 Countries Participating in the COLOSS Survey for Winter 2018–2019, and the Effects of a New Queen on the Risk of Colony Winter Loss », Journal of Apicultural Research, 11 août 2020, 1‑8, https://doi.org/10.1080/00218839.2020.1797272.

[10] Giorgio Sperandio et al., « Beekeeping and Honey Bee Colony Health: A Review and Conceptualization of Beekeeping Management Practices Implemented in Europe », Science of The Total Environment 696 (décembre 2019): 133795, https://doi.org/10.1016/j.scitotenv.2019.133795.