Retour aux actualités

Les enseignements à tirer du retour du castor en Ile-de-France

05 juillet 2017

La nouvelle a été largement commentée sans la presse généraliste et spécialisée : l’Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage (ONCFS) a annoncé à la fin du mois dernier avoir observé des preuves indiquant le retour du castor d’Europe (Castor fiber) en Ile-de-France, plus précisément dans le bassin de l’Essonne au sud de la région (traces, déjections, barrages).

Au-delà de sa valeur intrinsèque, cette réapparition témoigne des différents processus de reconquête d’un milieu par une espèce, et représente une excellente nouvelle à plusieurs égards :

Une jolie histoire

Il s’agit tout d’abord d’une belle histoire : au bord de l’extinction à la fin du 19ème siècle, chassé pour sa fourrure, sa chair, son castoréum (sécrétion huileuse utilisée en parfumerie), puis car il cause des dégâts en abattant des arbres, le castor d’Europe disparaît de nombreux pays d’Europe puis finalement du bassin de la Seine en 1888. Subsiste une petite population en basse vallée du Rhône, qui va être protégée in extremis par 3 arrêtés préfectoraux en 1909 grâce à l’action efficace de naturalistes amateurs (lire à ce sujet l’excellent dossier paru dans le Courrier de la Nature, Mars-Avril 2017).

Réintroduit progressivement en Europe malgré la généralisation des barrages hydroélectriques qui exercent une pression forte sur son habitat, il faut attendre en France 1974 pour que le castor d’Europe soit réintroduit avec succès, dans le bassin de la Loire (plus précisément près de Blois) où sont relâchés des individus prélevés dans la vallée du Rhône. Ce sont probablement des individus de cette nouvelle population qui sont parvenus à passer les têtes de bassin versants et autres obstacles naturels et/ou artificiels pour atteindre l’Essonne.

Une espèce emblématique

Cette réapparition est une bonne nouvelle pour les amoureux de la nature : le castor est présent dans l’imaginaire collectif (et beaucoup de livres pour enfants), remarquable tant pour sa queue plate caractéristique - étroite pour l’espèce européenne, plus large pour son cousin canadien et qui permet de le différencier du ragondin, à queue ronde.

Plus grand rongeur d’Europe (20 à 30 kg et 1,10 à 1,40 m), c’est aussi une espèce qui nous émerveille par sa capacité à construire des édifices (barrages), dans un but « quasi-industriel » : en effet le castor ne vit pas dans le barrage (ce n’est donc pas un abri ou une forme de nid), mais construit cet édifice pour faire augmenter le niveau de l’eau du cours d’eau qu’il a choisi. Ce faisant, il peut ainsi dissimuler à ses prédateurs l’entrée de son terrier sous le niveau de l’eau, qu’il peut atteindre en nageant grâce à ses pattes arrières palmées. Un vrai petit ingénieur BTP !

La réapparition du castor et l’augmentation du nombre d’individus est aussi une bonne nouvelle pour les écosystèmes dont il participe, pour au moins 2 raisons :

  • L’édification de barrages par l’espèce conduit souvent à la création de petits méandres ou bassins de rétention sur les cours d’eau concernés. Ce sont littéralement de nouvelles zones humides particulièrement favorables à la biodiversité qui apparaissent le long de rivières souvent encaissées par l’artificialisation des sols. Il s’agit là de refuges de qualité pour le retour de la biodiversité (odonates, batraciens, puis reptiles et oiseaux aquatiques…).

 

  • Une étude canadienne a même montré qu’en édifiant son barrage, le castor (canadien dans ce cas précis, Castor canadensis) brassait l’eau de cours d’eau à faible débit, mettant en contact les différentes zones du courant, la matière végétale et les matières édaphiques (i.e. provenant du sol) : par un procédé chimique simple, les nitrates contenus dans l’eau (substances souvent produites par l’agriculture intensives et néfastes pour les nappes aquifères), se transforme en diazote gazeux. Le castor « dépollue » donc l’eau de ses nitrates en construisant son barrage !

Continuités et coopération

Cette réapparition en Ile-de-France, qui surprend autant qu’elle ravit les naturalistes, témoigne de 2 aspects importants quand il s’agit de préserver la biodiversité :

  • L’importance du collectif : ce sont des naturalistes amateurs qui ont réintroduit le castor dans le bassin de la Loire, et qui ont aussi assuré le suivi scientifique et écologique de cette nouvelle population, ainsi que le travail de pédagogie auprès des habitants pour faciliter cette nouvelle cohabitation (malgré une action juridique en cours depuis 2014 pour « destruction d’un habitat protégé » à la suite de la destruction sauvage par un « engin agricole » d’un barrage près de Blois). C’étaient déjà des naturalistes amateurs qui s’étaient mobilisés pour la protection des populations de castors d’Europe en basse vallée du Rhône. Enfin, ce sont une quarantaine de partenaires, formés au protocole par l’ONCFS, qui ont cherchés les traces des nouveaux arrivants en Essonne, avec le succès que l’on sait.

 

  • L’importance des continuités écologiques : on ne le répètera jamais assez mais ce genre de petit « miracle » de la biodiversité n’est possible que s’il existe de véritables corridors protégés, des continuums écologiques où les espèces peuvent circuler, se nourrir, se reproduire, se réfugier, chercher des conditions plus favorables et in fine, favoriser le brassage inter- et intra-spécifiques (entre espèces et au sein d’une même espèce), assurant ainsi une capacité plus élevée des espèces à s’adapter à leurs milieux changeants. A ce titre, la récente décision du Conseil des Ministres de l’Environnement de l’UE de revoir, étendre et améliorer le dispositif Natura 2000 en Europe participe de cette logique, et nous ne pouvons que nous en féliciter (en attendant les résultats concrets bien sûr). Et le rapide arrêté préfectoral pris pour protéger les zones concernées en Essonne constitue un bon premier pas vers la création d’une zone protégée.

Le castor bénéficie d’une bonne « image » auprès du grand public, mais de nombreuses autres espèces pourtant indispensables à nos écosystèmes n’ont pas cette chance, alors qu’il faut également les prendre en compte.

C’est selon ces 2 principes que Noé se propose d’agir en faveur de la préservation et de la reconquête de la biodiversité. C’est en impliquant le plus de parties prenantes possibles - grand public via nos Observatoires ou collectivités et entreprises dans nos programme Villes de Noé ou Maison de Noé - et en travaillant sur les notions de continuums et de trame (avec pour objectif la naissance d’une véritable Trame Verte et Bleue « citoyenne » via le programme Jardins de Noé) que nous permettrons ensemble la reproduction de ces « bonnes surprises » pour l’environnement et la biodiversité.